RENE GUENON : RECEPTION EN EUROPE CENTRALE

par Daniel COLOGNE

Le numéro hivernal de la revue trimestrielle Vers la Tradition (n°122, décembre 2010 – janvier-février 2011) contient un long article d’Andreas Brunnen. L’influence de René Guénon dans les pays de langue allemande (puisque tel en est le titre) est un sujet de première importance et mérite assurément plus de la moitié du volume (pages 14 à 60).

Remarquable à plus d’un égard, ce texte est malheureusement gâché par la phobie obsessionnelle que l’auteur nourrit à l’égard de Julius Evola. Un quart de son article aborde l’« obstacle majeur » (p.41) que représente à ses yeux Julius Evola pour la réception de René Guénon dans les pays germaniques.

Dans ses autres sous-chapitres traitant de divers penseurs allemands, Andreas Brunnen traque inlassablement la moindre allusion à « l’inévitable Evola » (p.38). Il s’offusque de voir Julius Evola et Léopold Ziegler considérés comme des « égaux » de René Guénon (p.35) et comme ayant « élaboré une œuvre littéraire et scientifique d’une ampleur et d’une profondeur équivalentes à celle de Guénon (p.34).

Commençons par les aspects positifs de l’article. Andreas Brunnen nous apprend une foule de choses intéressantes. René Guénon tenait à ce que ses œuvres soient connues en Allemagne, comme en témoignent plusieurs extraits de sa correspondance avec Léopold Ziegler, mais aussi aux Etats-Unis, où il disposait d’un relais de grande qualité en la personne d’Ananda Kentish Coomaraswamy.

Les descendants de René Guénon développent actuellement avec certains éditeurs des projets de traduction de l’œuvre guénonienne en allemand. On ne peut que s’en réjouir. « Il est extraordinaire, en effet, de constater » que cette œuvre « est plus traduite en hongrois qu’en allemand, alors que les extensions des zones d’influence de ces deux langues ne sauraient être comparées » (p.16, note 5).

Peut-être ce phénomène est-il en partie dû à l’influence de Claudio Mutti, éminent spécialiste italien de la langue et de la littérature hongroises. Et ce qui est finalement en jeu, c’est la réception de René Guénon dans toute l’Europe centrale, y compris des pays (Hongrie, Tchécoslovaquie aujourd’hui éclatée) où la culture allemande a exercé une influence majeure.

Vers l’Ouest, à côté du bloc germanique constitué par l’Allemagne réunifiée, l’Autriche et une partie de la Suisse, il faudrait penser aussi à mieux faire connaître René Guénon en Flandre.

Une note infra-paginale (p.58, note 75) fait allusion au mystique flamand Ruysbroeck, qui a vécu au XIVème siècle, est l’auteur de l’Ornement des Noces spirituelles, a été prieur du monastère de Groenendael (près de Bruxelles en forêt de Soignes) et semble avoir entretenu, selon Andreas Brunnen, des rapports avec la confrérie rhénane des Amis de Dieu.

Une personnalité comme Koenraad Logghe, collaborateur occasionnel de Vers la Tradition, est toute désignée pour accomplir un tel travail : étudier les convergences de Ruysbroeck et de Guénon. Peut-être a-t-il déjà abordé la question.

D’une manière générale, s’il est impératif de traduire Guénon en allemand (et en néerlandais, autre langue germanique), il est tout aussi urgent de promouvoir des études comparatives entre le corpus guénonien et les grands courants spirituels d’Europe de l’Ouest. Ces tâches pourraient être confiées à des universitaires d’excellence, pour autant que les guénoniens, en cela scrupuleusement fidèles à leur maître à penser, surmontent leurs a priori défavorables sur le petit monde des facultés.

Par ailleurs, Julius Evola n’aurait pas à interférer dans ce genre de travaux et Andreas Brunnen serait rassuré de voir « l’œuvre de René Guénon » (…) absolument débarrassée et purifée de toute immixion de celle d’Evola » (p.53, c’est moi qui souligne).

Avant d’en arriver à cette véritable hantise de l’auteur, tout en gardant sans cesse présente à l’esprit cette catamorphose qui transforme, par purification ou épuration interposée, les « Amis de Dieu » en « fous de Dieu », tout en priant le lecteur de se reporter à la page 75 d’un autre article où il est écrit que n’avoir « de repos ni de demeure » qu’avec Dieu (en l’occurrence Allâh) réduit « les créatures » à « des fétus de paille sur la surface de l’eau », je m’en voudrais de ne pas souligner encore d’autres pertinents propos d’Andreas Brunnen.

Citant Guénon, Brunnen souligne que « la ressemblance réelle qui existe entre les langues de l’Inde et de la Perse et celles de l’Europe n’est nullement la preuve d’une communauté de race » (p.17, note 9). Magnifiques sont les pages terminales où il évoque la spiritualité dite « rhénane » en donnant à cet adjectif une acception plus symbolique que géographique, l’« Or du Rhin » du Nibelungelied étant assimilable au « véritable Graal », au « Trésor des Templiers » et autres « dépôts purement spirituels » (p.60). 

Rien n’interdit d’ailleurs d’imaginer la spiritualité « rhénane » comme une survivance templière, en ce XIVème siècle à l’aube duquel le célèbre Ordre de moines-soldats fut décapité, dans les circonstances qu’on connaît, par le roi de France Philippe le Bel et le pape (d’origine française) Clément V. Mais on peut en dire autant des humanistes italiens du quattrocento et des inspirateurs portugais des voyages vers le Brésil et l’Afrique, sans omettre l’hypothèse du « templier flamand » ayant déposé à l’abbaye de Cambron (Hainaut) un livre d’instructions pour la revivification de l’Ordre du Temple (voir à ce sujet les recherches de l’universitaire belge Rudy Cambier).

Je conclus la première partie de la présente recension en remerciant Andreas Brunnen de m’avoir fait découvrir des auteurs germanophones dont j’ignorais l’existence (Walter Heinrich, Gerhard Wehr, Matthias Korger), de m’avoir ouvert des horizons nouveaux en matière d’histoire secrète dans l’importante période-charnière du quattrocento, de m’avoir indiqué la probabilité de la survivance d’un ésotérisme chrétien à cette même époque en Europe occidentale.

Mais il faut bien en venir à la pomme de discorde. Je suis stupéfait de voir un texte aussi brillant parcouru, du début à la fin, par une peur sans fondement, assez semblable aux craintes hypocritement exagérées des défenseurs du « politiquement correct ».

Il est encore heureux qu’Andreas Brunnen mette l’expression « extrême-droite » entre guillemets, surtout quand il s’agit du néo-nazisme de « certaines maisons d’édition allemandes », où les œuvres de René Guénon pourraient être « récupérées » (p.16).

La Droite se caractérise par la quête de l’équilibre entre les inégalités naturelles et les exigences de justice. Articulée autour de l’oxymore d’Aristote (la « juste inégalité »), elle est par définition imperméable à toute tendance extrémiste. Elle n’a rien à voir avec le fascisme et le nazisme, dont Julius Evola a précisément développé une critique sévère del punto di vista della Destra.

Bien davantage que les références guénoniennes citées par Evola, et nonobstant les désaccords des deux auteurs, qu’Andreas Brunnen a raison de rappeler à la faveur de plusieurs énumérations, ce sont les raccourcis à la Louis Pauwels (nazisme = Guénon + les divisions Panzer) et les propos haineux de Simone de Beauvoir (où Guénon voisine avec Drieu et Montherlant) qui peuvent faire passer Guénon pour un intellectuel fascisant.

De la première à l’ultime page de son article, Andreas Brunnen transpire l’inquiétude de voir les œuvres de Guénon « récupérées par tel courant philosophique ou politique, voire par un nationalisme quelconque » (p.60). Il ignore manifestement la critique anti-nationaliste d’Evola qui se place du point de vue de l’idéal supra-national de l’imperium.

« Comment a-t-on pu, aussi, rapprocher les doctrines de ces deux auteurs, pourtant si radicalement incompatibles ? » (p.42). Ainsi s’interroge Andreas Brunnen à propos d’Evola et de Guénon. Lorsque du constat de quelques désaccords, si importants soient-ils, on conclut à une radicale incompatibilité, on frôle la dérive sectaire, le frileux repli sur soi, l’intransigeante fermeture à tout ce qui vient de l’extérieur.

C’est évidemment le droit le plus strict d’Andreas Brunnen et de ses amis de se réunir dans une loge guénonienne ultra-sélective où ils puissent développer leur intellectualité « seigneuriale » en vue d’atteindre la « réalisation spirituelle effective », dont aucun espoir ne peut être caressé par les pitoyables profanes restés « aux portes du Temple ».

Mais il faut alors accorder un droit similaire à des évoliens qui choisiraient de se rassembler au sein d’une mannerbund pour y pratiquer un art martial ou s’adonner à la magie en espérant trouver l’illumination. Je comprends qu’Andreas Brunnen ne souhaite pas voir associer Guénon à Aleister Crowley via Evola préfacier d’un ouvrage de ce « sinistre magicien noir » (p.52). Mais lorsque l’interdiction de voisinage touche Nietzsche ou Schopenhauer (p.45), on n’est plus très loin du syndrôme paranoïde de la pureté auto-proclamée et de la hantise morbide de toute contamination externe.

Andreas Brunnen en remet plusieurs couches concernant Evola, « l’incompatibilité doctrinale entre ses écrits et ceux de Guénon » (p.48), le risque de « récupérer l’œuvre de Guénon, en la situant politiquement à « droite », voire dans la mouvance de telle ou telle idéologie de l’« extrême droite » (p.50). On constate que le vocabulaire ne varie guère, on diagnostique une sorte de psittacisme maladif et on en vient à se demander si la réception de Guénon en Germanie n’a pas servi de prétexte à l’auteur pour attaquer Evola et les divers courants de la contre-révolution.

Andreas Brunnen devrait se tenir mieux informé de publications récentes, comme Evola envers et contre tous (Editions Avatar, 2010), où Alexandre Douguine propose une lecture « de gauche » du penseur italien et qui rassemble autour de ce dernier des partisans et des opposants, des chercheurs de vérité qui saluent la valeur de l’œuvre évolienne sans pour autant lui attribuer une sorte d’infaillibilité pontificale, comme Andreas Brunnen a tendance à le faire pour Guénon.

Mais c’est en page 49 que le propos d’Andreas Brunnen confine au délire lorsqu’il s’imagine qu’à travers Evola, Guénon pourrait être considéré comme « le théoricien de la nouvelle droite ». Il ne démontre qu’une chose : sa profonde méconnaissance de ce mouvement vieux de quatre décennies, en perpétuelle remise en question, en auto-critique permanente, désigné comme « Nouvelle Droite » par ses adversaires à la fin des années 1970, ce qui n’interdit nullement l’emploi des majuscules. La « Nouvelle Droite » a connu un bref « moment Evola », tout comme un « moment Nietzsche » ou un « moment Heidegger ». A ma connaissance, elle n’a pas connu de « moment Guénon ». Certaines de ses figures fondatrices ont depuis longtemps pris leurs distances avec le pessimisme historique évolien et, si cela peut dissiper l’angoisse d’Andreas Brunnen, elles cherchent parfois leurs points de convergence chez Marx ou Proudhon. Car ce qui compte aujourd’hui, pour ceux qui ne peuvent accéder à la « station divine » via une loge initiatique, c’est de retrouver une société respirable, c’est de briser les chaînes d’un Système oppressif, c’est de s’armer contre les rudes réalités de la « vie ordinaire ». Bien-sûr, les guénoniens purs et durs restent libres de « siéger au plafond » et de prétendre y contempler la seule Réalité qui puisse donner un sens à la vie.

Nous sommes aujourd’hui face à une « pensée unique » qui tente d’établir son hégémonie mondiale, d’une part en éradiquant toute forme de spiritualité, pour conduire l’humanité à une sorte d’« irreligion naturelle » (Auguste del Noce), d’autre part en promouvant une conception de l’humain in-déterminé et in-conditionné, donc mobilisable dans la course à la « croissance personnelle » sur fond d’égalitarisme d’alignement. Contre cette « pensée unique » et ses dogmes de rechange, il faut rassembler toutes les forces intellectuelles capables d’opérer le « renversement des clartés », selon l’expression de Xavier Accart, dont je n’ai pas lu le livre, mais dont j’aime la formule. René Guénon est à l’avant-garde de ces forces. Julius Evola aussi.

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