par Daniel COLOGNE
Conscients des effets pervers de leur idéologie-fétiche, certains partisans de l’égalitarisme préfèrent parler d’« égalité des chances ». L’emploi de ce dernier mot au pluriel est révélateur. C’est au départ d’une compétition que l’on évalue les « chances » de succès des participants. L’égalitarisme est l’alignement des individus et le coup de pistolet qui les lance dans la folle course à la « croissance personnelle », selon une expression chère au mouvement New Age.
C’est contre cette facette de l’égalitarisme que je me suis toujours battu, et pas du tout contre l’équité selon le modèle juridique et contre les acquis non-discriminatoires de l’« Etat de droit », qui m’apparaissent irréversibles. Cela tient à la fois, à ma perception simultanée des notions de différence et d’hiérarchie, et à un ressentiment désavantageux de ma place dans ladite hiérarchie.
Nombreux sont les auteurs de notre famille de pensée qui ressentent plutôt leur différence comme avantageuse. Tant mieux pour eux si cela ne les enferme pas dans le piège de la mégalomanie. Leur critique de l’égalitarisme s’assimile plutôt à une vitupération de l’homogène.
Ils se réjouissent donc, dans le sillage de Michel Maffesoli, de voir l’hétérogène reprendre force et vigueur.
« Réaffirmation de la différence, localismes divers, spécificités langagières et idéologiques, rassemblement autour d’une commune origine, réelle ou mythifiée. Voire exacerbation de convictions religieuses ».
(…)
« Il est dangereux, au nom d’une conception quelque peu vieillissante de l’unité nationale et d’une identité figée, de ne pas reconnaître la force du pluralisme, la conjonction d’identifications diverses ».
(…)
que les communautés (ou « tribus ») « soient sexuelles, musicales, religieuses, sportives, culturelles, importent peu, ce qui est certain, c’est qu’elles occupent l’espace public ».
Ainsi Georges Feltin-Tracol répercute-t-il les propos du grand sociologue dans une excellente tribune libre de Culture Normande (n°46, pages 11-13).
Comme de coutume, je partage la majorité des points de vue de mon fidèle ami.
Il faut mettre les identités nationales en résonance avec celles des régions et de l’Europe.
Je ne crois pas trahir sa pensée en ajoutant la nécessaire mise en résonance de l’Europe et du « Nouvel Ordre de la Terre » (recomposition de la planète en grands espaces impériaux).
Oui à l’idée d’Empire défendue par Maffesoli sur le plateau de Ce soir ou jamais (FR3). Oui à un agencement de nos complexes sociétés post-modernes et multicommunautaires. Non à « une juxtaposition anarchique de collectivités d’ego ».
Remarquable est l’énumération des facteurs qui ont entretenu l’illusion du modèle stato-national français. Elégante est l’image de la désagrégation de ce modèle quasi théocratique, que l’auteur assimile à un dégel s’effaçant devant les « senteurs printanières » d’un nouveau paganisme entendu comme « polythéisme des valeurs ».
Ceux qui me lisent savent le peu d’estime où je tiens le service militaire obligatoire, soi-disant creuset investi d’une « mission intégratrice », école auto-proclamée censée « faire de nous des hommes », mais avant tout responsable d’une guerre de trente ans (1914-1945) qui a bouleversé le paysage anthropologique de notre continent.
Parallèlement à l’authentique progrès que constitue le renoncement à la conscription, on a vu se désagréger l’école, autre présumé creuset, minée par des lustres de pédagogie non-directive, de déracinement et d’analphabétisation, de discrédit jeté sur l’enseignement de l’histoire et de la langue maternelle. Dans ces conditions, et comme l’écrit en substance mon autre excellent ami Didier Patte, comment les Européens pourraient-ils intéresser les immigrés à leur héritage ? Et comment les « nouveaux arrivants » pourraient-ils « vouloir assumer cet héritage » ?
Le guénonien que j’ai été avec ferveur et que je ne renie pas entièrement ne s’offusque pas de voir Georges Feltin-Tracol s’en prendre au Grand Orient de France, tant il est vrai que son homologue belge défend de plus en plus une sorte d’intégrisme laïc, où le transformisme darwinien fait office de religion de rechange. Cette parodie de laïcité, cette contrefaçon de maçonnerie attaque les « sectes » néo-religieuses en « ennemi gémellaire ». Elle-même est une « secte » qui se coupe (du latin secare, couper) de la majorité du genre humain toujours fidèle à l’idée d’un Dieu créateur ou à des cosmogonies apparentées. Quant à la haine des « libres-penseurs » pour la spiritualité, j’en vois la première manifestation dans la campagne triséculaire de dénigrement de l’astrologie désormais reléguée dans les pages ludiques des quotidiens, à côté des mots croisés et du jeu des sept erreurs.
J’en viens ainsi à nos légères divergences, cher ami Georges Feltin-Tracol. Mon titre est volontairement insolent. Je n’en suis évidemment plus à diaboliser Dyonisos, dont Maffesoli voit l’ombre s’étendre sur les sociétés post-modernes. Je me rappelle simplement qu’analysant Satan dans l’art, Germain Bazin assimile le singe de Dieu au « Prince de l’Hétérogène ». Certes, plus classique que Bazin, tu meurs !, Mais quand même : le monde de la manifestation est régi par des dualités, dont celle du solve-coagula des alchimistes. Trop d’homogénéité provoque un durcissement. Un excès d’hétérogénéité génère une liquéfaction.
Egalitarisme et homogénéité ne sont pas synonymes. L’égalitarisme est un surplus d’homogénéité face auquel l’excès d’hétérogénéité peut se dresser en « ennemi gémellaire » dissolvant. L’alignement compétitif qui se dissimule derrière l’égalitarisme s’avère in fine fatal aux faibles, creuse des inégalités illégitimes, favorise l’émergence d’une contre-hiérarchie. Voyons comment celle-ci peut tirer profit des phénomènes encensés par Michel Maffesoli.
Passons rapidement sur les « spécificités langagières », qui peuvent recouvrir les « localismes » dialectaux trop longtemps étouffés par les langues s’auto-proclamant « officielles » .
Ne revenons plus sur le sectarisme, « exacerbation de convictions religieuses », si ce n’est pour se demander s’il s’agit d’un phénomène durable. Pourquoi ne serait-ce pas une réaction limitée à quelques décennies, une réponse « à chaud » à la déliquescence des mœurs et à la légifération hâtive sur des problèmes délicats ?
D’accord pour une « conjonction d’identifications diverses », à condition que leur effervescence saluée par Georges Feltin-Tracol ne soit pas comparable à l’éphémère écume du champagne après le débouchage de la bouteille.
Les bulles amères du hooliganisme ont rapidement crevé, mais les violences dont les stades furent le théâtre dans les années 1980 attestent que les « tribus sportives » ont perdu le côté folklorique et bon enfant qu’elles avaient, par exemple, avant 1940, à Bruxelles, où les clubs fêtaient la victoire par une procession dans la commune des vaincus, avec un cercueil peint aux couleurs des perdants.
Pour ce qui est de la tribalisation musicale, le Bruxellois est gâté avec la succession printanière du Jazz Marathon, des Fêtes de la Musique et du Festival Couleur Café. Les samedis ou dimanches restés libres peuvent lui permettre de manifester sa solidarité avec le mélange des races (« spécificité idéologique »), à l’occasion de la Zinneke-Parade, une semaine après la Gay-Pride, où il a manifesté son soutien aux homosexuels.
Que toutes ces nouvelles tribus « occupent l’espace public » est « certain ». Mais il me paraît tout aussi évident qu’elles dévorent le temps ordinaire au profit d’une quasi permanence de la festivité, au rebours de la conception normale où le temps festif restreint autorise une légitime libération par rapport aux contraintes de la vie ordinaire.
Une énergie largement au-dessus de la moyenne doit caractériser l’individu qui désire assumer la pluralité de ses appartenances, en dehors de l’exercice d’une profession où le guette la surcharge émotive des problèmes relationnels (facteur croissant de pénibilité du travail), sans oublier les heures passées devant la télévision ou sur Internet, le tout couronné par les longues minutes stressantes vouées à la téléphonie mobile.
Rechargez sans arrêt votre portable et vous recevez chaque fois une demi-heure de crédit pour appeler « tous vos amis » affiliés au même opérateur qui vous invite à une tribalisation supplémentaire. A quand une « nuit blanche Mobistar », une « Proximus-Parade », un « Base Marathon » ?
La poursuite d’un tel rythme de vie n’est accessible qu’à des individus inépuisables qui constituent une élite de la force vitale, participant de la nouvelle classe dominante et, dans la mesure où l’énergie se substitue à la pensée, contribuent à former ce que René Guénon appelle la « contre-hiérarchie ».
La voracité des identités de circonstance risque de nuire au discernement des appartenances essentielles. Même si c’est celle de Dyonisos, l’ombre faite par les néo-tribalismes du temps qui passe aux authentiques communautés du temps qui dure me semble être un phénomène digne de mobiliser notre réflexion.