Nietzsche est-il un “imposteur” ?

 

par Daniel COLOGNE

Le numéro 113 de Vers la Tradition (septembre-octobre-novembre 2008) répond derechef à l’attente de celles et ceux qui ont affiné leur critique de la modernité sur cet efficace aiguisoir que constitue la pensée de René Guénon.

Auteur d’une remarquable recension concernant le corpus maçonnique de l’œuvre guénonienne, André Bachelet confirme que l’équipe dirigeante de la revue a bien fait de lui confier la succession du regretté Roland Goffin.

On salue la présence de Denise Richard, qui donne un compte-rendu touchant la tradition chinoise, mais qui a également publié un ouvrage sur les contes. La recension en est faite par Koenraad Logghe, dont on se réjouit de retrouver la signature au sommaire d’une publication qui jamais ne déçoit.

Au menu de cette livraison automnale, le plat de résistance est sans conteste l’article de Léon Lieudat : L’imposture nietzschéenne.

Je réitère toute l’estime que je porte à cet auteur, grand connaisseur de la philosophie européenne qui opère un intéressant rapprochement entre la ‘’volonté de puissance’’ de Nietzsche et le conatus de Spinoza.

S’appuyant sur des extraits de quelques œuvres de Nietzsche (notamment Le Gai Savoir, Aurore et Ainsi parlait Zarathoustra), Léon Lieudat le met en situation dans toute l’histoire culturelle allemande, non seulement philosophique (Hegel, Schopenhauer) mais aussi littéraire (Heine, Hölderlin).

Erudit en matière de germanité, Léon Lieudat rappelle que le thème de la ‘’mort de Dieu’’ est déjà présent chez Heinrich Heine, et surtout chez Hegel sous la forme du ‘’Vendredi Saint spéculatif’’. Il dresse un tableau de correspondances que l’on peut schématiser comme suit :

Nietzsche Dionysos Apollon

Schopenhauer Volonté Représentation

Freud Inconscient Moi

Je suis quelque peu surpris que Léon Lieudat ne fasse pas référence à Georges Vallin et à la grande exigence de sa ‘’perspective métaphysique’’ selon laquelle Dieu doit être envisagé à la fois dans Sa transcendance et Son immanence. La dérive transcendantalisme apparaît alors comme la ‘’première mort de Dieu’’, l’immanentisme nietzschéen n’étant in fine qu’une sorte de retour de balancier.

Cette première constatation implique déjà qu’il est excessif de taxer Nietzsche d’ ‘’imposture’’.

Certes, il peut paraître défendable de considérer l’immanentisme nietzschéen comme un moment de la ‘’contre tradition’’ (selon la terminologie guénonienne) après le moment de l’ ‘’anti-tradition’’ que constitue par exemple le matérialisme de Diderot.

Mais il s’agit là d’un historicisme bien myope. Il convient d’élargir davantage la chronologie, de lui donner une dimension pluriséculaire, et alors ‘’anti-tradition’’ et ‘’contre-tradition’’ se confondent respectivement avec le transcendantalisme religieux et l’immanentisme philosophique.

Que l’immanentisme nietzschéen soit le reflet d’une grande tendance de fond de la pensée allemande, Léon Lieudat le souligne de façon légitime. Paul Hazard a pu voir dans la philosophie de Leibniz une ‘’métaphysique de la subtance’’, un grand mystique comme Jakob Boehme ne perd jamais de vue la Nature qui est ‘’le corps de Dieu’’, et Spinoza est effectivement un précurseur de Nietzsche, car la ‘’volonté de puissance’’ est, comme le conatus, non pas un vulgaire instinct de domination guerrière et d’écrasement des faibles, mais ‘’l’effort de toute chose pour persévérer dans son être’’ (du latin conari, s’efforcer de).

La ‘’volonté de puissance’’ est une tension destinée à mobiliser les forces dionysiaques dans la phase de dégénérescence qui caractérise tout organisme individuel ou collectif menacé de destruction.

Comme l’explique clairement Léon Lieudat, le concept apollinien d’un ordre cosmique intervient, dans ce processus d’auto-défense, non comme une vérité et une fin en soi, mais comme un moyen dont le caractère illusoire importe peu, pourvu qu’il garantisse le maintien de la tension susdite et ipso facto l’espérance de ‘’l’éternel retour’’.

Léon Lieudat voit dans la pensée de Nietzsche un ‘’apollinisme inversé’’ alors qu’il me semble plus juste et plus nuancé d’évoquer un ’’ apollinisme instrumentalisé’’.

‘’L’éternel retour’’ est bien la colonne vertébrale de la pensée de Nietzsche, mais Léon Lieudat me paraît trop sévère en le présentant conne une ’’parodie’’ ou une ’’contrefaçon’’ de la doctrine traditionnelle des cycles, puisque tels sont les termes que le lexique guénonien utilise aussi pour désigner l’ ’’imposture’’.

La quête de Nietzsche le mène aux confins de l’astrologie mondiale, que je préfère rebaptiser ’’cosmo-histoire’’, et le reproche qu’on peut lui faire est de méconnaître le principe d’analogie, de croire que les mêmes configurations planétaires coïncident avec des événements identiques, d’ignorer la vieille sagesse antique et, en l’occurrence, le proverbe chinois selon lequel ’’on ne se baigne pas deux fois dans la même eau du fleuve’’.

Du principe cosmique de correspondance, Nietzsche a néanmoins l’intuition lorsqu’il assimile les cycles historiques d’expansion et de déclin aux deux phases journalières inaugurées par le lever (übergang) et le coucher (untergang) solaire. Léon Lieudat montre que la ‘’volonté de puissance’’ agit pendant la phase nocturne pour rassembler les forces les plus obscures (Dionysos) dans une tension où s’insinue l’espoir de la nouvelle aube à venir (Apollon), symbole de ‘’l’éternel retour’’ (voir notamment le livre intitulé Aurore).

Mais le point de vue de Nietzsche est horizontal (littéralement, c’est le point de vue de l’horizon). Il épouse l’axe Est-Ouest de l’Ascendant et du Couchant (en vocabulaire astrologique). Dans la perspective traditionnelle prévaut l’axe Nord-Sud du méridien, de même qu’au niveau du cycle annuel, la primauté est accordée à l’axe des solstices sur l’axe des équinoxes, à la verticalité sur l’horizontalité. Voilà la lacune qu’un guénonien peut épingler dans la pensée de Nietzsche, impuissante à servir de fondement à un renouveau spirituel ‘’non moderne’’, puisque imprégnée d’une perspective horizontale typique de la modernité.

La haine pathologique éprouvée par Nietzsche à l’égard du Christianisme est étrangère à la nouvelle religiosité d’aujourd’hui, qui se présente sous de ’’fausses apparences’’ (ingrédient fondamental de l’ ’’imposture’’ au sens élémentaire du Dictionnaire Larousse).

Si les guénoniens cherchent une ’’parodie’’ ou une ’’contrefaçon’’ de ’’l’unité transcendante des religions’’ (formule de Frithjof Schuon pour désigner la ’’Tradition Primordiale’’), je leur suggère de pointer plutôt le doigt vers l’œcuménisme par le bas, le dialogue inter-religieux, le rapprochement des croyances majoritairement représentées à la surface de la Terre : nivellement catagogique au sein duquel se rassemblent des religieux ‘’éclairés’’, c’est-à-dire les ‘’tièdes’’ que l’ Evangile prétend ‘’vomir’’, les timorés qui récupère l’étiquette ‘’humaniste’’ pour cacher derrière elle la peur de se différencier, les obsédés de l’éthique pour qui le ‘’renouveau spirituel’’ se résume à ‘’imposer des limites à la science et au marché’’ (Joëlle Milquet), les recteurs d’universités catholiques qui s’interrogent : ‘’Dieu est-il laïc ?’’. C’est dans la direction du Père Gabriel Ringlet et de ses homologues disséminés dans toute l’Europe (je ne cite que deux exemples belges) que Léon Lieudat devrait traquer les ‘’imposteurs’’, s’il était conséquent avec la vision guénonienne de l’Histoire, et par delà mon total accord avec lui sur les approximations de ‘’l’éternel retour’’, la vanité de théories comme le ‘’Surhomme’’ et la ‘’Grande Santé’’, la dangerosité de quelques phrases sur l’ élimination des ratés, bref toutes les insuffisances du vitalisme nietzschéen.

L’expression ‘’spiritualité à rebours’’ apparaît aussi dans le glossaire guénonien pour nommer une attitude très voisine de l’ ‘’imposture’’.

Bien davantage qu’à Nietzsche, cette expression s’applique par exemple à Carl Gustav Jung, chez qui ‘’l’inconscient collectif’’ correspond à la notion traditionnelle de ‘’mémoire cosmique’’, mais avec une orientation vers le bas, et non un dépassement du niveau psychique tel qu’on l’attend de toute spiritualité authentique.

Refusant les ‘’idées’’ platoniciennes et tous les ‘’arrières-mondes’’, Nietzsche immerge la pensée dans l’immanence et opère ainsi un rééquilibrage avec le transcendantalisme désincarné propre au point de vue religieux. Ce rééquilibrage ne peut évidemment pas satisfaire la quête spirituelle puisqu’il s’effectue entre les deux pôles de ce que les guénoniens appellent l’ ‘’anti-tradition’’, demeure somme toute dans le cadre de l’illusion dualiste, verse dans un des deux plateaux de la balance un excès de yin (pour utiliser cette fois le vocabulaire de la pensée chinoise) pour compenser une surcharge de yang dans l’autre plateau.

L’amor fati de Nietzsche, son ‘’oui à la vie’’ ne dérivent pas en une systématisation de l’unterbau par laquelle les représentations culturelles seraient mécaniquement déterminées.

La forme même de l’écriture de Nietzsche (paraboles, aphorismes, fragments) plaide en faveur de la douloureuse sincérité avec laquelle il vit la crise moderne de la vérité. Face à la filiation Schopenhauer-Kierkegaard-Nietzsche, où le vouloir-vivre se vit tragiquement et dans la souffrance, se dresse la parenté Kant-Hegel-Marx des philosophies systématiques, avec le confort de leur ‘’verrouillage rationaliste’’ (Léon Lieudat dans un article précédent).

L’Œuvre de Nietzsche se présente comme un seul grand livre inachevé, parce que rebelle à toute incarcération de la pensée dans un système, dont Leibniz disait déjà qu’il est toujours ‘’vrai en ce qu’il affirme’’ et ‘’faux en ce qu’il nie’’. Les habitants de Koenigsberg réglaient leur horloge sur le passage de Kant, tant était ponctuelle sa quotidienne promenade. Nietzsche fait sortir la philosophie des bibliothèques feutrées et des poussiéreux cabinets de travail pour la lancer sur le rocailleux chemin d’une aventure poignante que l’on a le droit de juger spirituellement stérile mais dont le côté dramatique et émouvant ne peut laisser personne insensible.

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